Quelles compétences pour les journalistes de demain ?

L’une des questions revenues de manière récurrente dans les Entretiens de l’information du 25 mars concerne l’évolution des compétences requises pour les professionnels de l’information. Autrement dit, de quels journalistes et autres collaborateurs aura-t-on besoin dans les rédactions du futur ? On retrouve ici le problème déjà soulevé plus haut de l’articulation collaboration-polyvalence : investir dans des journalistes multitâches et/ou faire coopérer au sein des rédactions des spécialistes pointus, journalistes ou non ?

Un consensus a semblé se dégager sur les évidentes limites du modèle du “journaliste Shiva”, ou plus précisément pour inviter à poser un peu différemment la question de la polyvalence. Je cite ici le résumé d’Estienne. “Sur le web, la polyvalence est plus souvent la norme que l’exception. Mais, il semble que pour beaucoup de journalistes web, la polyvalence soit plus souvent associée au travail bâclé, à un faible niveau de compétence et à des conditions de travail dégradées”. Dans l’esprit de certains, échaudés par le vif débat sur les “forçats du web”, insister sur le phénomène du multitasking dans le journalisme web, assez bien imagé par l’expression “journaliste shiva”, revient à déformer la réalité.

Aussi, la figure du journaliste “multitâche” capable de savoir un peu tout faire, envoyé sur le terrain bardé de matériel technique, et sommé de faire le maximum en un temps réduit, apparaît comme un contre-modèle et exerce un effet repoussoir. Johan Hufnagel de Slate préfère évoquer la culture du “Do it yourself” et de ces journalistes “bidouilleurs”, agiles, curieux et qui n’hésitent pas à “toucher à tout” dans le but d’améliorer le traitement de l’information. Selon lui (et Philippe Couve), la figure positive du journaliste “hacker” incarnerait bien mieux la culture journalistique du web ainsi que la démarche des médias pure players qui tentent de fonctionner comme des laboratoires où s’expérimentent des formes originales de journalisme.

C’est aussi la question des “métiers nouveaux” qui a été soulevée. Nous avons déjà mentionné les “community managers” ou les nouvelles spécialités accompagnant notamment le journalisme de données (data journalist, développeurs, designers…). Mais on a aussi eu droit à un petit débat sur le renouveau (ou pas) dans ce contexte de la fonction de documentaliste. En la matière, la focale est souvent placée sur les spécialisations “techniques”. Mais il ne faudrait pas négliger l’enjeu des spécialisations thématiques (journaliste politique, sportif, social…) à une époque, où, surtout dans les grandes rédactions audiovisuelles, on a tendance à privilégier là aussi des journalistes polyvalents, organisés en grands pôles (France par exemple) plutôt qu’en rubriques, et capables de passer rapidement d’un sujet à l’autre.

TV

N’a-t-on pas alors tendance à externaliser l’expertise, comme l’a fait remarquer Jean-Marie Charon, qui a souligné combien les rédactions sont de plus en plus dépendantes des experts extérieurs pour analyser l’actualité. “Les journalistes aussi experts que les experts, style ceux du Monde à une époque, c’est fini”, a-t-il noté. On peut se demander avec lui si, alors que le public exprime une demande de plus en plus forte de mise en perspective d’une actualité toujours plus complexe, se passer de ces journalistes spécialisés, capables en particulier de dialoguer avec les experts de l’extérieur et d’évaluer a minima leur pertinence (et leur reconnaissance dans leur milieu d’expertise) est vraiment un bon calcul pour les rédactions.

Il faut aussi admettre certaines incertitudes concernant l’essor de ces nouvelles compétences, lié aux usages que les utilisateurs des médias feront (ou non) des différents types de supports et de formats. Je prends ici un exemple qui a particulièrement frappé. Nul doute que dans de nombreuses rédactions, la capacité à fournir des vidéos est devenue une compétence incontournable dans l’optique d’offrir une production véritablement multimédia.

Et pourtant, le témoignage de Loïc de la Mornais (France 2) à propos de son stage à CNN montre bien qu’en matière d’usages, certaines évidences de ce côté-ci de l’Atlantique n’en sont déjà plus sur l’autre rive. “Pour les gens de CNN, Internet, ce n’est pas de la vidéo, a-t-il raconté. C’est du texte et de la photo. J’ai été complètement pris à contre-pied, puisque, pour nous, la vidéo paraît aujourd’hui incontournable”. Toujours selon lui, les mesures de clic ont montré qu’aux Etats-Unis, “sur les sites d’info (à la différence par exemple de ce qui se passe sur YouTube), la vidéo, ça ne marche pas”.

Et il a pris un exemple pour illustrer son propos (je le résume). “Imaginons que France 2 réalise en exclusivité une interview du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Le réflexe aujourd’hui en France serait d’en monter 4-5 minutes pour le JT, puis de proposer la vidéo complète sur le site de France 2. Eh bien, à CNN, pas question, car personne, disent-ils, à part quelques experts, ne va la regarder en intégralité. Il faut plutôt mettre le script intégral de la vidéo en ligne et proposé des extraits. Les internautes pourront ainsi aller directement dans le texte au passage qui peut les intéresser”.

Bien entendu, cela n’empêchera pas que nombre de rédactions, comme celle de l’AFP, vont avoir de plus en plus besoin de produire des sujets vidéo ou des webclips pour alimenter leurs sites et leur production multimédia. Mais cela montre bien certaines difficultés à anticiper parfois sur les usages, qui détermineront pourtant in fine le succès ou l’échec des innovations qui commandent aujourd’hui la mise en chantier des rédactions du futur.

Je terminerai en soulignant que cette journée de réflexion a bien montré que tous ces changements dans les rédactions pour accompagner les transformations du métier à l’ère du numérique sont riches d’ambivalences, vécus comme des contraintes nouvelles ou des opportunités à saisir. Si certains les décrivent volontiers avec l’enthousiasme des pionniers d’une “new frontier” du journalisme, d’autres n’ont pas manqué pas de relever qu’ils s’accompagnent d’un certain malaise dans des rédactions travaillant dans des conditions économiques de plus en plus difficiles, à des rythmes de plus en plus soutenus et parfois bousculés par des évolutions imposées à la hussarde.

En ce sens, on peut voir dans les innovations en cours à la fois des révélateurs et des réponses à certaines de ces difficultés. Jean-Marie Charon a ainsi estimé que certaines pratiques nouvelles, comme celle des blogs, devaient être regardées comme “une réponse” à deux grands problèmes que rencontrent aujourd’hui les journalistes. Ils sont d’abord confrontés à un mode d’exercice du métier dans les rédactions qui débouchent, précisément en raison d’une division du travail industrielle très poussée, sur un sentiment de dépossession, de “perte de l’acte complet”, la sensation aussi d’être prisonnier de “routines lassantes”, ce qui incite à “rechercher des compensations dans des lieux, dans des techniques” qui permettent d’innover et de retrouver, par exemple dans les blogs, l’impression de maîtriser individuellement sa production journalistique.

newsroom

De plus, et paradoxalement, même dans les grandes rédactions, la dimension collective du métier, vue cette fois sous son aspect positif (en termes de débats rédactionnels internes et de maîtrise collective par les journalistes des formats de production et de diffusion), est souvent mise à mal, d’où l’envie de “retrouver des communautés” de travail qui facilitent de meilleurs échanges, comme dans les petites structures innovantes ou les communautés de blogueurs. La chercheuse Florence Le Cam a relevé aussi cette tension de plus en plus palpable entre d’un côté une “production discursive collective, incitant à l’humilité et à l’effacement de l’auteur individuel” et de l’autre une “mise en scène croissante de la figure individuelle du journaliste”, un retour à l’auctorialité avec une forte fonction expressiviste et une mise en scène de soi comme dans la pratique des blogs et même “la construction de soi comme personnage journalistique” dans celle, de plus en plus à la mode, du personal branding.

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